La Méditerranée est souvent associée à des images fortes, particulièrement celles des migrations difficiles ou dangereuses à travers la mer. Cependant, le bassin méditerranéen est un espace de mobilités généralisées bien plus diverses. C'est notamment la première région touristique du monde, attirant des centaines de millions de visiteurs chaque année. Cette double réalité des migrations et du tourisme, parmi d'autres formes de déplacements, soulève des questions essentielles sur les raisons de cette attractivité et les conséquences de ces flux massifs sur les territoires littoraux. Comprendre pourquoi la Méditerranée est un foyer touristique majeur et quels sont les impacts de cette fréquentation est donc crucial pour appréhender les enjeux de cette région en transition.
1. Pourquoi la Méditerranée est-elle un pôle touristique majeur ?
La Méditerranée est la première région touristique du monde. Elle attire chaque année des centaines de millions de touristes. Les chiffres montrent une croissance importante, passant de 113 millions d'arrivées en 1990 à 400 millions en 2019 avant la crise sanitaire. Même après les baisses de 2020 (88 millions) et 2021 (135 millions), les arrivées sont estimées à ~330 millions en 2023 et la hausse devrait se poursuivre.
Cette attractivité s'explique par plusieurs facteurs.
- Un climat méditerranéen très apprécié avec un été chaud et sec.
- Un riche patrimoine culturel.
- De nombreuses plages et un patrimoine naturel exceptionnel, notamment une grande biodiversité marine (entre 8 et 10 % de la biodiversité de l'océan mondial sur seulement 0,8 % de sa superficie). Les écosystèmes comme les herbiers de posidonie purifient l'eau et protègent le littoral.
- La proximité de l'Europe, un foyer touristique ancien qui attire déjà la moitié des touristes internationaux.
- Des facteurs globaux qui facilitent le tourisme international : le développement du transport à bas coût, l'expansion de la classe moyenne dans les pays émergents, une facilité accrue pour obtenir des visas et la recherche d'exotisme et d'altérité.
L'importance économique du tourisme varie selon les pays du bassin méditerranéen. Pour certains, comme la Grèce, la Croatie, le Monténégro ou l'Albanie, il représente plus de 20 % de leur produit intérieur brut (PIB). Ce secteur vital crée des emplois et rapporte des devises, mais rend aussi leur économie vulnérable aux crises (sanitaires comme le Covid-19, géopolitiques). Pour d'autres, comme la France, l'Espagne ou l'Italie, le tourisme est aussi important (entre 7 % et 14 % du PIB), mais leur économie est plus diversifiée, ce qui les rend un peu moins vulnérables aux crises spécifiques au secteur.
Des outils comme l'indice de développement du voyage et du tourisme (TTDI) mesurent la capacité des pays à développer un tourisme durable et attractif. Ce classement (avec une note de 1 à 7) montre que des pays méditerranéens comme l'Espagne (5,18), la France (5), l'Italie, la Grèce, la Croatie ou la Turquie (classés entre 4,0 et 4,9) sont bien positionnés pour offrir des conditions favorables, même s'il existe des marges d'amélioration. D'autres, comme l'Algérie (entre 2,0 et 2,9) connaissent encore de nombreuses difficultés pour le développement touristique, souvent car ils privilégient d'autres ressources ou font face à des problèmes de sécurité.
2. Quels sont les impacts de cette fréquentation sur les territoires littoraux ?
Malgré ses avantages économiques, la forte fréquentation touristique a des conséquences importantes, souvent négatives, sur les côtes de la Méditerranée, qui concentrent déjà un tiers des 512 millions d'habitants de la région.
Les impacts sur l'environnement
- La forte concentration de touristes sur certains sites fragiles, parfois qualifiée de surfréquentation ou hyper-fréquentation, entraîne leur dégradation. On estime par exemple à 3 millions le nombre de visiteurs par an dans le Parc national des Calanques.
- Le piétinement de la végétation et des habitats naturels, parfois sans en avoir conscience (sur des sols calcaires avec une végétation rase), fragilise les écosystèmes et les habitats qui composent ces espaces.
- Le développement touristique, notamment depuis les années 1950, a conduit à l'artificialisation du littoral, c'est-à-dire à la construction d'infrastructures (hôtels, ports, aéroports touristiques, grands projets d'urbanisme) gagnées sur la mer. Cela réduit la biodiversité et détruit des habitats naturels de manière irréversible. Par exemple, sur la Côte d'Azur, 35 % du littoral des Alpes-Maritimes est artificialisé.
- La pollution plastique est un problème majeur. On estime que 600 000 tonnes de plastique sont rejetées chaque année en mer Méditerranée. Parmi les 24 millions de tonnes de déchets plastiques produits par les 22 pays de la région, 28 % sont gérés de manière inefficace et risquent de polluer la nature et la mer. Une part importante de cette pollution marine provient des activités côtières (79 %), notamment touristiques, due à une gestion des déchets parfois inefficace. La France contribue, par exemple, à plus de 10 000 tonnes de plastique en Méditerranée chaque année venant de ses activités côtières/touristiques et de l'intérieur du pays (apport par les fleuves). Ces plastiques restent en surface, reviennent sur les côtes ou échouent sur les fonds marins, polluant les écosystèmes et menaçant les espèces (déchets ingérés par les poissons et moules).
- L'augmentation des zones d'activité pétrolière et gazière (forage, pipelines) et l'intensification du trafic maritime (déversement d'hydrocarbures, bruit sous-marin) constituent d'autres pressions.
- Les changements climatiques, avec l'augmentation de la température de l'eau (dépassant parfois 25°C), menacent aussi les écosystèmes marins et favorisent les phénomènes extrêmes. La Méditerranée est l’une des régions au monde les plus touchées par le réchauffement.
Les impacts socio-économiques et sur la vie locale
- L'économie des pays très dépendants du tourisme est vulnérable aux crises.
- La concentration de touristes peut diminuer la satisfaction des visiteurs eux-mêmes, car ils peuvent vivre une expérience dégradée à cause de la foule (faire la queue pour accéder à un site, plages surchargées avec parfois 6 personnes au mètre carré). L'atmosphère de bien-être recherchée dans ces lieux peut disparaître.
- L'afflux de touristes crée des problèmes de circulation et des embouteillages près des sites très fréquentés (plusieurs heures d'attente pour sortir du parc des Calanques), ce qui affecte le bien-être et la sécurité des résidents, y compris ceux qui vivent à proximité ou dans le parc.
- Le tourisme contribue à la concentration de populations sur les côtes, où vit déjà un tiers des habitants du bassin méditerranéen.
- Le développement du tourisme a aussi des conséquences économiques majeures, bien qu'il interroge sur la dépendance de certaines économies.
Face à ces impacts, des solutions sont cherchées, en particulier dans les espaces protégés comme le Parc national des Calanques ou le Parc national de Port-Cros. L'objectif est de mieux répartir les visiteurs dans le temps et dans l'espace et de limiter les dégradations sur des sites fragiles et vulnérables. Diverses mesures sont envisagées pour réguler la fréquentation, comme.
- Des applications permettant de mesurer la fréquentation en temps réel.
- Des jauges quotidiennes avec réservation, discutées pour l'accès à certains sites, tout en respectant le principe d'accès libre et gratuit aux parcs nationaux en France, qui est un principe de justice sociale.
- La limitation du nombre de passagers transportés par bateau vers certaines îles très fréquentées, comme Porquerolles, grâce à des accords entre acteurs (parc, transporteurs, collectivités).
- Dans d'autres pays (Croatie, États-Unis), l'accès payant aux parcs nationaux est une pratique courante.
- Informer sur la fragilité des sites et éduquer à l'environnement est une action clé pour que les visiteurs soient conscients de l'importance de préserver ces lieux.
- Mettre en place des aménagements pour canaliser les flux.
- La création d'aires marines protégées (AMP), même si leur efficacité est variable en Méditerranée (seulement 0,06 % de zones entièrement protégées en 2020) et que certaines sont des "mirages" en matière de biodiversité, montre une prise de conscience. Des expériences réussies, comme les réserves intégralement protégées du parc marin de la Côte Bleue, montrent la capacité de la vie marine à se restaurer si la pression humaine est réduite.
- La lutte contre la pollution plastique implique de réduire la production et la consommation de plastiques (en particulier ceux à usage unique), de développer le réemploi (systèmes de consigne) et d'assurer 100 % de recyclabilité. Des accords régionaux contraignants pour stopper les rejets de plastique en Méditerranée d'ici 2030 sont souhaités.
En conclusion, l'étude de cas de la Méditerranée montre bien que le tourisme international, même s'il est un moteur de développement économique important, en particulier pour certains pays, pose aussi des défis majeurs pour la préservation des territoires littoraux. La fréquentation massive entraîne des dégradations environnementales (artificialisation, pollution, piétinement) et affecte la qualité de vie locale et touristique. Comprendre ces enjeux est essentiel pour penser un tourisme plus durable et gérer les mobilités dans cette région stratégique, tout en reconnaissant la diversité des formes de mobilité qui la caractérisent.